La guerre de colonisation des pieds d’arbres d’alignement en ville

Le roi et sa cour : chaque arbre d’alignement trône en majesté, abritant à son pied une végétation qui recherche sa protection. Si les arbres d’alignement se succèdent, similaires, plantés de manière linéaire et régulière le long de nos rues pour les orner et les ombrager, ils n’abritent pas tous les mêmes courtisans. La végétation au pied de chaque arbre diffère en quantité, ici abondante, là disparate.

Les variétés ne sont pas les mêmes non plus, d’un pied à un autre. Certaines plantes se débrouillent mieux que d’autres pour trouver leur place. Comment colonisent-elles nos rues ? Se déplacent-elles d’un pied d’arbre à l’autre grâce à leurs graines, fruits, spores, ces structures qui permettent leur dissémination ? Quel est le rôle des pieds d’arbres d’alignement pour le mouvement des populations végétales en ville ?

C’est pour tenter de répondre à ces questions qu’une équipe du Muséum national d’histoire naturelle a entrepris un travail de suivi de la flore au pied des arbres d’alignement du quartier de Bercy dans le 12ème arrondissement de Paris en 2009. Depuis lors, elle visite chaque année en mai ou juin, les 1 500 pieds d’arbres qui ornent 26 rues sur la rive droite de la Seine, pour noter quelles espèces peuplent quels pieds d’arbres.

Vent et crottes de chien ont un rôle à jouer

En 2016, les premiers résultats mettent en évidence un certain nombre de points. Tout d’abord, la flore est relativement riche puisque chaque année environ 120 espèces habitent ces espaces. Chaque pied d’arbre peut abriter jusqu’à 20 espèces végétales. Ce sont les pieds proches de la Seine qui sont les plus riches.

Naturellement, les plantes sont plus nombreuses lorsque la terre n’est pas couverte par des grilles ou qu’elle n’est pas trop tassée par les piétons. C’est sous les Ailantes (Ailanthus altissima) que le nombre d’espèces est le plus important, et sous les Robiniers (Robinia pseudoacacia) qu’il est le plus pauvre. Les rues parallèles à la Seine, c’est à-dire dans le sens des vents dominants, sont les plus peuplées, ainsi que celles les mieux enrichies par les déjections animales.

Ces résultats très généraux méritent d’être examinés sous l’angle des espèces elles-mêmes, celles qui peuplent ces pieds d’arbres. Quelles sont les espèces bien disséminées dans tout le quartier et celles qui sont recluses uniquement dans quelques rues ? Les grandes gagnantes sont Poa annua (le Pâturin annuel), Erigeron canadensis (la Vergerette du Canada) et Taraxacum sp. (le Pissenlit). Présentes dans pratiquement toutes les rues, elles dominent largement la flore du quartier. Plantago lanceolata (le Plantain lancéolé) ou Cirsium arvense (le Chardon des champs) sont, eux, davantage localisés.

Les analyses montrent que paradoxalement, ce n’est pas la forme des fruits ou graines ni leur poids qui ont une incidence sur la répartition des espèces, mais bien plutôt leur capacité à rester dans le sol sous forme de graines dormantes, qui les aide à coloniser l’espace. Dans ces milieux très perturbés, les espèces capables de germer sur plusieurs saisons et d’attendre des conditions favorables sont plus à même de se maintenir sur de nombreuses années.

Deux formes de dissémination

En étudiant la localisation des plantes année après année, on s’aperçoit que les espèces peuvent suivre deux types de mouvement :

  • La colonisation par pluie de graines, c’est-à-dire une dissémination homogène sur l’ensemble des pieds d’arbres d’une rue. Elle est favorisée dans les rues proches des espaces verts, qui doivent recevoir de ceux-ci des quantités conséquentes de graines.
Espèces disséminées par pluie de graines
  • La colonisation de proche en proche, pied d’arbre après pied d’arbre. Cette approche plus progressive devient majoritaire dans les rues plus isolées dans la matrice bâtie.
Colonisation en pas japonais

Là encore, les espèces ont chacune leur mode de fonctionnement. Capsella bursa-pastoris (les Capselles bourse-à-pasteur) et Parietaria judaica (les Pariétaires de Judée) avancent surtout pas à pas alors que Plantago major  (les Plantains majeurs) et Senecio inaequidens (les Séneçons du Cap) envahissent les quartiers de façon plus massive.

Une chose est sûre, la main du gestionnaire intervient significativement dans la dynamique de cette végétation, en réduisant régulièrement les populations des plantes des pieds d’arbres. Si son influence est incontestable sur les espèces les plus grandes, elle est plus défaillante sur les espèces plus rases.

Cette connaissance du comportement de déplacement de nos plantes sauvages urbaines permet de mieux savoir comment les gérer en fonction des possibilités économiques des collectivités et du désir des citadins.

Mona OMAR
Docteure du Muséum National d’Histoire Naturelle, département «Homme et Environnement»
Écologue chez G-ON

Quelques références :

Omar, M., Al Sayed, N., Barré, K., Halwani, J., & Machon, N. (2018). Drivers of the distribution of spontaneous plant communities and species within urban tree bases. Urban Forestry & Urban Greening, 35, 174-191. https://doi.org/10.1016/j.ufug.2018.08.018

Omar, M., Schneider-Maunoury, L., Barré, K., Al Sayed, N., Halwani, J., & Machon, N. (2019). “Colonization and extinction dynamics among the plant species at tree bases in Paris (France).”  Ecol Evol. 2019;00:1–15. https://doi.org/10.1002/ece3.4954

Machon N., Muratet A., Motard E., Lesné S. et Machon D. 2011 Sauvages de ma rue, Guide des plantes des villes de la région parisienne. Editions Le Passage. 256 p.

Machon N. et al. 2012. Les sauvages de ma rue, Guide des plantes sauvages des villes et villages de France. Editions le Passage. 415p.

Machon N. et al. 2013. A la cueillette des plantes sauvages utiles. Editions Dunod.190 p.

Clergeau P. Machon N. 2014 Où se cache la biodiversité en ville ? Editions Quae, 167 p. Machon N., Motard E., 2016 Ca pousse près de chez vous. Editions Le Passage