Covid-19, arme à double tranchant pour l’environnement

Depuis le début du confinement décrété dans de nombreux pays en raison de la pandémie de coronavirus qui secoue le monde, la nature semble reprendre ses droits. Elle fait sienne la célèbre citation aristotélicienne : “La nature a horreur du vide“. Ce phénomène est visible à différents endroits du globe, sous différentes formes. Les effets bénéfiques pour l’environnement sont déjà mesurables.

La faune et la flore sauvages dans tous les milieux (marins, urbains, ruraux…) semblent reprendre possession de leurs territoires, et mettent en exergue la façon dont l’activité humaine peut nuire à la biodiversité. Pour autant, tout n’est pas rose avec le confinement, il provoque aussi son lot d’effets négatifs sur la planète. Cette période restera-t-elle dans la durée comme un moment bénéfique pour la biodiversité ? Les cartes sont entre nos mains.

Effets positifs

Air

Moins de pollution, plus de visibilité

À Paris, l’air est beaucoup moins pollué que d’habitude. Du jamais vu en quarante ans de mesures !! L’organisme Airparif constatait « une amélioration de la qualité de l’air de 20 à 30 % » à la suite d’une « baisse de plus de 60 % pour les oxydes d’azote » entre le 16 et le 20 mars.
Selon la Nasa, les émissions de dioxyde d’azote ont diminué de 10 à 30% dans la région de Wuhan, épicentre chinois du coronavirus, entre le 1er janvier et le 25 février 2020 en comparaison à la même période un an plus tôt. La diminution d’un des polluants les plus problématiques pour la santé devrait épargner plus de vies humaines que le virus en aura coûté, estimait le chercheur François Gemenne, membre du Giec dans une interview à l’Obs.
Comparaison des taux de dioxyde d’azote au-dessus de Wuhan sur la même période en 2019 et 2020 (Nasa)
L’Himalaya, visible à 200 km de distance. En Inde, où 1,3 milliards de personnes sont confinées chez elles, l’Himalaya, qui abrite les plus hauts sommets du monde, est visible de très loin pour la première fois depuis trois décennies. L’événement n’est par exemple pas passé inaperçu pour les habitants de Jalandhar ou de Sialkot, dans l’État du Pendjab en Inde. En effet, les habitants du Pendjab ont immortalisé le moment depuis leur région, avec de nombreuses images de l’Himalaya couverte de neige.

Eau

Moins de pollution, moins de trafic fluvial ou maritime… les eaux, plus limpides, sont réinvesties par les poissons et mammifères

Les eaux des canaux de Venise et de la Meuse limpides. À Venise, les canaux sont débarrassés du ballet incessant des bateaux de croisière et des gondoles qui brassent perpétuellement la vase qui repose en son fond. Ils ont retrouvé leur couleur limpide, après dix jours sans touristes, chassés par la pandémie. Même cause, mêmes effets en France, où les eaux de la Meuse sont par exemple redevenues plus claires.
Les poissons reviennent en ville. Les eaux des canaux de Venise sont à nouveau poissonneuses, des cygnes ont aussi été vus, phénomène exceptionnel dans la Cité des Doges. Comme les bateaux ne circulent plus, ils ont de la place pour se déplacer.
Rorquals, requins pèlerins, dauphins… les mammifères marins explorent nos côtes et nos ports. Deux rorquals ont été observés au large des calanques de Marseille. Le rorqual est le deuxième animal le plus grand au monde. Sa présence près des côtes méditerranéennes pourrait être liée au confinement et à la faible présence humaine depuis le 16 mars. Ce sont les agents de l’unité littorale des affaires maritimes des Bouches-du-Rhône ULAM13, qui ont pu assister à ce spectacle. En effet, avec le confinement, il y a moins de risque de collision avec les gros navires. C’est donc un indice supplémentaire de l’effet positif du confinement sur le comportement de la faune sauvage.  

En Bretagne, des requins pèlerins se promènent, à la recherche de plancton dans la rade de Brest. L’événement n’est pas rare en soi, mais de les voir si près des côtes est à souligner. Et à Cagliari, des dauphins ont réjoui les habitants du petit port sarde, une zone qu’ils avaient désertée depuis longtemps en raison du trafic maritime.

Faune sauvage

La faune sauvage est plus visible, plus audible… Peut-être aussi l’humanité confinée est-elle plus attentive au spectacle qui l’entoure ?

Dans le monde entier, les animaux reviennent en ville. Plus en confiance avec la baisse des transports et des piétons, les animaux semblent prendre le contrôle de nos villes. Sans faire une liste exhaustive, on peut ici noter la différence de faune sauvage, selon les zones géographiques.

En France, la vie sauvage semble par petites touches reconquérir l’espace, avec un loup observé sur une piste de ski désertée à Courchevel, des daims en région parisienne ou encore une activité plus importante des puffins et fous de Bassan dans le parc national des Calanques.

D’autres espèces comme les canards chipeaux, les sarcelles d’été et les sarcelles d’hiver ont notamment été aperçues sur le bitume parisien, ou encore des canetons et leur mère sur le périphérique, escortés par des motards de la police.

À l’autre bout du monde, des coyotes ont été observés du côté de San Francisco, un alligator dans une zone commerciale en Caroline du Sud, et plus au sud, des capybaras en banlieue de Buenos Aires tandis qu’à Santiago du Chili, c’est un puma qui prenait l’air. En Inde, une civette de Malabar, espèce en voie d’extinction, pointait même le bout du nez.
Les animaux d’ordinaire nocturnes s’aventurent le jour. Les renards apprécient l’absence de promeneurs et de chiens pour circuler le long des voies ferrées, dans les parcs et les jardins pour trouver de nouveaux espaces à conquérir. Ils déambulent en plein jour aussi alors que le renard est plutôt un animal nocturne et crépusculaire. Les chevreuils sortent aussi en plein jour dans les bois car il y a moins de promeneurs, de chasseurs, de dérangement et de risques.
Quand le chat n’est pas là… Comme les propriétaires de chats préfèrent les garder chez eux, ces animaux ont donc moins d’occasion de chasser les oiseaux, lézards et autres petits mammifères. Près de 1 600 espèces animales sont recensées habituellement dans la capitale : hérissons, fouines ou lapins aiment en effet la vie parisienne.
Les chants des oiseaux audibles. Quand le bruit des moteurs diminue, le gazouillis des oiseaux se fait entendre… et les animaux se détendent ! Hors confinement, pour couvrir le bruit causé par l’homme, les oiseaux sont obligés de chanter plus fort ou plus souvent, et cela les fatigue. À l’inverse, le silence relatif a aidé ces animaux à mieux se porter et à se reproduire plus facilement. Il s’agit d’une « détoxication » sonore.

L’éclairage urbain s’étant nettement réduit, les oiseaux vont mieux réguler leur rythme circadien et diminuer leur stress. Il leur sera plus facile d’amener à l’âge adulte leur nichée d’oisillons. Les nicheurs précoces, oiseaux qui s’accouplent dès la mi-mars, apprécient ce calme. Parmi eux, on trouve les mésanges bleues et charbonnières et les fauvettes à tête noire.

Le moineau domestique, le rouge-gorge familier et la grive musicienne, des oiseaux sédentaires, en profitent aussi pour faire leurs vocalises. D’autres, comme le pouillot véloce, qui niche dans les fourches des arbres, le rougequeue noir qui cherche des cavités dans le bâti pour y déposer son nid, ont traversé le Sahara pour se reproduire en ville.

Reproduction

Le confinement facilite la reproduction

Les carpes, les chevesnes, les brèmes, les crapauds, les grenouilles se reproduisent. Avec le confinement, l’eau est devenue plus transparente sur les berges. Les poissons peuvent mieux s’observer, ce qui va faciliter la reproduction. Les carpes communes, les chevesnes et les brèmes communes remontent le courant et se regroupent pour libérer leurs ovules et leur laitance ; c’est la période du frai. Avec une meilleure visibilité, cela devrait être une année exceptionnelle en reproduction.

On peut aussi entendre crapauds communs et grenouilles rousses quitter les sous-bois et prairies pour rejoindre les points d’eau pour se reproduire. Avec la réduction du trafic automobile, il y aura moins d’amphibiens écrasés sur nos infrastructures routières lors de cette transhumance amoureuse. D’autres animaux profitent de ce temps de confinement pour augmenter leurs chances de reproduction, comme les hérissons.
Les tortues pondeuses retrouvent leurs plages, désertées par les touristes et riverains. Ce phénomène est visible en Thaïlande, où les tortues luth n’avaient plus autant pondu depuis 20 ans. Mais aussi en Inde orientale, où une centaine de milliers de tortues olivâtres (Olive Ridley, ou Lepidochelys olivacea), notoirement vulnérables et menacées par la pollution et les activités humaines, ont profité de la quarantaine pour reprendre leurs espaces. Cette espèce a réussi à atteindre le rivage, sur la plage de Rushikulya, pour y creuser ses nids et pondre 60 millions d’œufs en quelques jours.

Et au nord-est du Brésil, 97 bébés tortues imbriquées ont rejoint la mer après être sortis de leurs œufs à Paulista, près de Recife, le dimanche 29 mars 2020. C’est une bonne nouvelle car l’espèce est en danger critique d’extinction selon la WWF, le plus haut niveau d’alerte. Ces tortues, qui peuvent mesurer jusqu’à 110 cm de long et peser 85 kg, ont été par le passé fortement chassées pour fabriquer des peignes et des montures pour lunettes.
Pléthore de nourriture pour les insectes pollinisateurs qui vont butiner toutes les plantes mellifères. Les papillons, hibernants durant l’hiver, vont se montrer, comme le citron et sa couleur jaune-vert ou le vulcain, avec ses ailes noires, blanches et rouges. Ils vont accomplir leur travail de facilitateurs de la reproduction végétale, à l’image des jonquilles pollinisées par les abeilles solitaires tels que l’abeille charpentière ou le bourdon.  
À Hong Kong, grâce au coronavirus, deux pandas s’accouplent enfin dans un zoo déserté. Cet événement était attendu depuis neuf ans. Ying Ying et Le Le, les deux pandas du zoo Ocean Park, à Hong Kong, se sont enfin accouplés. Depuis l’arrivée du coronavirus et les mesures de confinement, les touristes ont déserté les allées du zoo, fermé depuis le mois de janvier 2020. C’est à la faveur de cette tranquillité retrouvée que les mammifères ont enfin pu se rapprocher. Les responsables du parc espèrent que cette union débouchera sur une grossesse afin de participer à la préservation de cette espèce vulnérable.
Papier découpé représentant Ying Ying et Le Le © eVa-love-Tai

Flore

Un spectacle printanier

Dans les villes confinées, les plantes s’épanouissent. Dans les parcs et jardins fermés depuis la mi-mars, il n’y a plus de piétinement, de gens qui s’allongent, jouent au foot, font leur jogging, les pelouses ne sont plus tondues systématiquement, et les plantes vernales, c’est-à-dire celles qui fleurissent au printemps, ont le champ libre pour s’épanouir. C’est le cas des jonquilles ou des narcisses, des primevères sauvages, des muscaris, des giroflées, des fumeterres rose bonbon ou encore des chélidoines, qu’on appelle aussi herbes à verrue pour leur propriété de guérison contre ce mal. Elles offrent une nourriture abondante pour les insectes, et notamment pour les papillons qui sortent d’hibernation.

Croûte terrestre

Moins de bruits sismiques

Le bruit sismique a diminué “d’environ 25%”, voire “jusqu’à plus de 50%” à Paris ou Strasbourg. Selon Jérôme Vergne, sismologue à l’École et l’Observatoire des sciences de la Terre à Strasbourg, dans une interview accordée à Franceinfo, l’activité humaine, comme la circulation sur les routes, les trains, les industries, les générateurs, génère des vibrations ambiantes qui cachent les soubresauts de la Terre. Ce “bruit ambiant” a diminué de 25% en moyenne sur l’ensemble de la métropole française, permettant d’enregistrer les tous petits séismes d’une Terre qui tremble en continu.

La pandémie du covid-19 charrie cependant son lot de mauvaises nouvelles à l’impact négatif pour l’environnement !

Effets négatifs

La pollution numérique

La hausse du trafic numérique pèse sur l’environnement

Le trafic Internet en hausse de 20 à 40% dans les pays confinés, et même de 70% en Italie. Tous connectés pour travailler, étudier ou passer le temps, le trafic Internet a explosé. Les antennes mobiles sont en surconsommation ! En Italie, Telecom Italia a constaté une augmentation de 70% du trafic internet après la fermeture des écoles. En Espagne, les opérateurs font face à une hausse de 40% depuis la première semaine complète de télétravail, selon Telefonica.
Pour rappel, l’utilisation du numérique (terminaux, data centers et réseaux télécoms) contribue à hauteur de 55% de la consommation énergétique totale du numérique, contre 45% pour sa production (ordinateurs, TV, smartphones…).
De même, les achats en ligne explosent, avec un impact non négligeable sur les transports, les emballages et un effet délétère sur les conditions de travail des employés de plateforme.

La baisse du tourisme

Certains animaux dépendent plus qu’on ne croit des touristes

Singes et cerfs privés de leur source d’alimentation. Dans certains sites touristiques, les animaux dépendent des milliers de touristes pour leur subsistance. Sans eux, ils sont livrés à eux-mêmes. On peut citer les babouins en Thaïlande, ou encore les célèbres cerfs Sika de Nara, au Japon. Dès lors, ils parcourent en troupeaux les rues, à la recherche de nourriture.
Braconnage, de plus en plus d’incidents. L’effondrement des recettes touristiques met aussi à mal les grands parcs africains, qui dépendent de ce financement pour maintenir les dispositifs anti-braconnages. Les rhinocéros sont parmi les premiers à en pâtir, notamment en Afrique du Sud et au Botswana, mais aussi en Tanzanie et au Kenya.

Plus proche de nous, la question se pose aussi pour les animaux des zoos. Sans visiteurs, et donc sans revenus, ces structures se retrouvent en difficulté pour continuer de nourrir leurs résidents…

Les anthropophiles

Nos déchets ne sont pas perdus pour tous

Les rats, pigeons, corneilles friands de nos déchets. Rien qu’à Paris, les 4 millions de rats dévorent 800 tonnes de déchets… par jour ! Problème, en cette période de confinement, nos poubelles se réduisent. 40% de déchets en moins dans la capitale au 1er avril, contraignant les espèces anthropophiles à chercher d’autres garde-manger.

Taille et tonte

L’humain confiné se résout à tailler ses haies et tondre sa pelouse… Ce n’est pas sans risque pour Dame Nature.

Destruction des haies. Alors que le coronavirus est la très probable conséquences de la destruction massive des habitats naturels et de la biodiversité, et touche l’humanité entière, certains profitent du confinement pour détruire des haies en période d’interdiction printanière.
La tonte des jardins privatifs. Avec le beau temps, beaucoup de personnes passent du temps dans leur jardin en cette période de confinement, et l’entretiennent minutieusement. Jusqu’ici, tout va bien. Le problème arrive quand cela est fait en oubliant complètement que les jardins représentent des lieux de vie pour la faune sauvage et que “faire propre” peut signifier tuer des vies et porter atteinte à la biodiversité…

Les hérissons comptent ainsi parmi les premières victimes de ces travaux, littéralement “tondus” avec la pelouse… En effet, la tonte doit être réalisée de façon à laisser la possibilité à la faune présente sur le site de fuir le lieu et de se réfugier dans les espaces naturels à proximité. Elle doit être réalisée depuis un côté du site vers l’autre ou depuis le centre du site vers l’extérieur, mais en aucun cas en commençant par les bordures du site et en finissant par le centre.

La reprise post-confinement

La crise écologique est largement attribuable aux activités anthropiques (urbanisation croissante, surexploitation d’espèces sauvages, pollutions de l’eau, des sols et de l’air, introduction d’espèces exotiques envahissantes, changement climatique…). Et la crise sanitaire actuelle est fortement liée aux mêmes causes. Elle nous amène à réfléchir à notre surconsommation, à notre environnement, à la biodiversité, à nos dépendances aux marchés internationaux, à l’interpénétration de nos économies, à l’urgence climatique et environnementale.

Si les effets bénéfiques du confinement pour l’environnement semblent l’emporter sur les effets pervers, les scientifiques craignent un retour “à la normale” à la fin du confinement. Les plans de relance de l’économie pourraient faire perdre tous les bénéfices pour l’environnement. Cette crise sanitaire est brutale, urgente. Et pourtant, on a peut-être évité le pire. Notre impréparation est criante, alors que le Covid-19 aurait pu être une souche au taux de mortalité encore plus important. Cette crise est une alerte, peut-être le dernier signal d’alerte de la faune et flore sauvages.

Lorsque cette crise sera passée, penser qu’on sera dès lors prêt à faire face à la suivante est aléatoire, pour ne pas dire illusoire. C’est pour ça qu’un retour “à la normale” n’est pas possible. Il ne l’était pas de toute façon, face au réchauffement climatique, et la crise sanitaire aura probablement permis de le mettre en exergue. Il est urgent de s’interroger sur notre modèle de développement et d’accélérer la transition écologique, pour que les bienfaits observés lors du confinement ne restent pas lettre morte.

Mona OMAR
Docteure du Muséum National d’Histoire Naturelle, département «Homme et Environnement»
Écologue, G-ON

Joseph BANCAUD
Responsable communication, G-ON