Économie circulaire : quand la durabilité s’invite au cœur des chantiers

Si l’on observe le secteur du BTP en détails, il se situe parmi les grands générateurs de déchets en France. Une enquête nationale menée par le ministère de la Transition écologique et solidaire, publiée en 2017, montre que le poids de déchets du BTP était de 227,5 millions de tonnes en 2014, dont 185,3 Mt pour les travaux publics. Des résultats en baisse de 10 % par rapport à 2008, selon des chiffres mis en ligne par le Commissariat général au développement durable (CGDD). Selon les statistiques toujours, des millions de tonnes de matières premières non renouvelables sont extraites annuellement en France, dont une majeure partie pour le BTP.

Alors peut-on réduire considérablement l’empreinte environnementale dans le domaine de la construction ?

En 2015, afin d’accélérer les démarches, le gouvernement a voté la Loi de transition énergétique pour une croissance verte (LTECV), posant ainsi les fondamentaux en mettant en avant la valorisation des déchets à 70% d’ici 2020 dans le BTP. Un chiffre ambitieux, mais atteignable. « Éviter la production de déchets et le gaspillage de nos ressources naturelles », c’est le premier mode de traitement conseillé. Comment faire ?

Le 6 juillet dernier, Nicolas Hulot, ministre de la Transition écologique et solidaire [NDLR : article publié début 2018], rappelait que l’économie linéaire domine aujourd’hui ; une économie qui exploite, transforme et jette sans se soucier de l’impact environnemental que cela implique. Cette économie doit devenir l’exception pour laisser place à ce qui doit devenir la norme : l’économie circulaire. Un enjeu qui est donc au cœur de toutes les discussions.

Au fait, c’est quoi l’économie circulaire ?

Développée au début des années 2000, la notion d’économie circulaire s’inspire de la théorie du « Cradle to Cradle© » de Michael Braungart et de William McDonough. Une théorie qui affirme que l’on peut produire « 100% recyclable » avec 0% de pollution.

En pratique, cela signifierait que les entreprises ne se contenteraient plus « seulement » de recycler, mais qu’elles amorceraient, en amont de chaque projet, une réflexion beaucoup plus complexe quant à leur manière de produire et de (re)produire.

Souvent associée, à tort, à la seule revalorisation des déchets, l’économie circulaire est bien plus que cela. Penser économie circulaire dans le monde du BTP, c’est penser, dès l’impulsion d’un projet, à l’éventuelle déconstruction d’un bâtiment. Comme le rappelle Eric Allodi, Directeur Général et co-fondateur d’EPEA France : « Le Cradle to Cradle© porte un changement de paradigme car, aujourd’hui, on se voit souvent comme faisant partie du problème et on essaye de réduire notre empreinte. Or, le Cradle to Cradle© affirme qu’il faut plutôt imiter la nature dans laquelle la notion de déchet n’existe pas, tout est ressource ».

 

L’économie circulaire (source ADEME)

 

Comment passer des intentions aux actes ?

EPEA est l’institut international qui a inventé l’économie circulaire à impact positif Cradle to Cradle© (C2C). Unique démarche de référencement consacrée à l’application de l’économie circulaire, le C2C a été importé des Pays-Bas en France en 2007 par Eric Allodi. « L’éco-conception Cradle to Cradle© définit et développe des produits upcyclables, c’est-à-dire qu’en opposition au recyclage conventionnel, il maintient la qualité des matières premières tout au long des différents cycles de vie du produit. »

Upcycler un produit : augmenter ou maintenir sa qualité ou sa valeur en tant que ressource

Concrètement, l’approche C2C dans le secteur de la construction serait de se dire : je souhaite fabriquer un bâtiment qui a un impact positif sur l’environnement, qui ne produit pas de déchets parce qu’il est conçu à partir d’énergies renouvelables, parce qu’il purifie l’eau, parce qu’il contribue à la biodiversité, etc.

Il faut donc concevoir un bâtiment qui serait démontable avec des matériaux simples, des produits qui soient sains avec un potentiel d’upcyclabilité pour les produits et matériaux qui sont utilisés, et mettre au point des filières qui permettraient de faire qu’un composant serait réutilisé après usage (soit en retournant à la terre, selon un cycle biologique, soit en étant transformé en un autre produit, suivant un cycle technique).

 

Un produit upcyclé

 

À l’instar des certifications déjà existantes, le Cradle to Cradle© peut être demandé sur un bâtiment existant. La construction étant déjà effectuée, le bâtiment ne sera pas 100 % C2C pour une raison bien simple : on ne peut pas faire du « neuf propre » avec du « vieux » si on ne connaît pas les composants utilisés lors de la première construction. Mais cette initiative permettra tout de même de réduire ou d’améliorer l’empreinte du bâtiment.

Afin de faciliter l’utilisation, la réutilisation et l’échange de produits et matériaux upcyclés, Eric Allodi s’appuie sur la matériauthèque circulaire Upcyclea, une plateforme numérique connectant entreprises et collectivités, devenue une « véritable banque de matériaux devenus sources de revenus et d’externalités positives en fin d’usage ».

Le Cradle to Cradle© réfléchit donc en amont du produit, afin que sa conception ait, à terme, un impact positif sur l’économie, le social et l’environnement. C’est d’ailleurs là que se trouve la grande différence avec le développement durable qui, lui, ne vise qu’à diminuer notre impact.

Pour que l’économie circulaire existe, il faut avoir identifié un réel marché…

 Au cours de la vie d’un bâtiment, 75 % des matériaux sont renouvelés deux à huit fois selon la nature des matériaux (cloisons, mobilier, systèmes techniques, etc.). Utiliser des produits récupérables via une banque de matériaux peut être un choix utile et intelligent.

C’est ce modèle de banque de matériaux que souhaite développer Circolab en 2018. En partenariat avec quelques acteurs de l’immobilier, de la construction et même des assurances, Rebecca Couzens, Directrice conseil de grands investisseurs en immobilier chez Deloitte, a créé l’association Circolab. Ce laboratoire d’idées a été conçu par des maîtres d’ouvrages qui souhaitent s’opposer au modèle classique d’économie linéaire et s’engager dans l’économie circulaire. Composé d’une vingtaine d’acteurs, Circolab ne prône pas un changement radical des mœurs, mais veut favoriser l’emploi et le réemploi des matériaux entre une construction et une déconstruction. Des matériaux recyclés donc, mais pas nécessairement upcyclés.

Cette association est d’ailleurs née d’un constat simple mais efficace qu’expose Rebecca Couzens : « Beaucoup de matières premières disparaissent aujourd’hui. Nombre des matériaux utilisés dans le bâtiment peuvent être réutilisés. Les seuls acteurs capables de faire bouger les choses sont les maîtres d’ouvrages. Ce sont eux qui maîtrisent à la fois la prescription (c’est-à-dire qu’ils peuvent obliger les entreprises et promoteurs à réutiliser les matériaux) et la matière première. Cela signifie concrètement que lorsqu’ils savent qu’ils vont rénover un bâtiment, ils peuvent mettre en vente les matériaux avant même que la moindre entreprise ne soit intervenue sur le bâtiment ».

Leur volonté pour l’année 2018 : créer une plateforme accessible aux maîtres d’ouvrages partenaires, sorte de banque de matériaux avec des indicateurs de performances pour les acheteurs et les vendeurs. « Notre volonté est d’agir sur l’aval en réduisant la quantité de déchets et sur l’amont en réduisant l’empreinte écologique de construction des bâtiments. Pas à pas, le changement opèrera », confie Rebecca Couzens.

Car l’important pour Eric Allodi, « ce n’est pas de rentrer dans des cases, c’est d’innover et d’être inspirant » ! Une vision que partage Ronan Trottier, Directeur de projets chez G-ON, qui œuvre au quotidien pour accompagner les maîtres d’ouvrages, les exploitants et les utilisateurs (c’est-à-dire les occupants des bâtiments) à obtenir des certifications environnementales pour mettre en valeur les bâtiments qu’ils louent ou qu’ils occupent, mais aussi améliorer le confort et le bien-être des occupants.

 

Réalimenter Massena, projet lauréat de Réinventer Paris © Lina Ghotmeh Architecture

 

Innover

C’est dans l’innovation que réside la vraie différence entre la démarche de référencement Cradle to Cradle© et les labels et certifications plus connus tels que le BREEAM, LEED, HQE, WELL ou encore OSMOZ.

« La démarche de référencement de bâtiment C2C est assez novatrice et démocratique car elle se veut accessible. En général, une démarche de certification consiste à « rentrer dans des cases », avec une recherche de conformité à différents niveaux. Le C2C est orienté innovation », rappelle Eric Allodi. Toutefois, dans cette période de transition, avoir une sorte de référencement qui « force » parfois les acteurs à faire un effort pour augmenter la qualité de la construction peut être un avantage.

C’est pour cela que, pour obtenir le Cradle to Cradle©, il faut avoir un pourcentage minimum de 30 % de produits C2C ou C2C équivalent, convenu avec le maître d’ouvrage. C’est d’ailleurs ce dernier qui va identifier les sources d’empreintes positives de son bâtiment et définir le cahier des charges en sélectionnant, parmi les huit intentions suivantes, ce qu’il souhaite améliorer dans son bâtiment : air, eau, matériaux, biodiversité, mobilité, qualité de vie, animation du territoire et énergie.

Eric Allodi explique le processus : « C’est ce cahier des charges que nous allons soumettre au HUI, l’organisme de référencement de bâtiments C2C, situé à Hambourg. À la demande du maître d’ouvrage, on produit un dossier d’éligibilité où l’on aura défini avec lui ce qu’il souhaite faire référencer. S’il y a des impacts positifs avérés, sous forme technique ou matérielle avec les « C2C inspired elements » (tels qu’un système de purification des eaux usées à base de phyto-épuration, par exemple), ou sous forme immatérielle avec les « C2C delights » (comme l’esthétisme d’un bâtiment, ou le bien-être des personnes), alors on procède au bilan de l’impact positif et on le soumet au HUI qui donnera son feu vert pour l’éligibilité au C2C ».

 

Bâtiment et verdure © Pixabay

 

Les grands groupes ne sont pas les seuls concernés. Les régions s’intéressent de plus en plus à l’économie circulaire. Accompagnées par EPEA, les régions Hauts-de-France et Bretagne sont déjà très engagées dans le processus avec jusqu’à 21 sites pilotes très divers en Bretagne, allant de la construction d’école au filet de pêche en passant par de la construction à base de roseaux.

Les initiatives sont nombreuses et se multiplient, selon Ronan Trottier qui note un investissement beaucoup plus conséquent de la part des maîtres d’ouvrages ces dernières années en région parisienne. « Véritable catalyseur à l’innovation, l’économie circulaire ne se limite pas à un seul secteur d’activité et encore moins à la fin de vie des déchets. L’enjeu est bien plus grand que cela et il nous reste du chemin à parcourir pour faire adhérer à l’importance des certifications environnementales. Chez G-ON, notre objectif est de réussir à intégrer l’économie circulaire à tous les niveaux, que ce soit lors d’un projet de construction neuve, une rénovation, ou encore pour un bâtiment déjà exploité. Les certifications environnementales BREEAM, LEED, HQE, etc. ont l’avantage d’avoir un spectre d’intervention plus large allant de l’acoustique à la biodiversité, mais s’intéressent également à la qualité de l’air, à la gestion des déchets et à bien d’autres thèmes. C’est pourquoi elles sont pertinentes pour intégrer et démocratiser l’économie circulaire dans la plupart des projets immobiliers. »

Un article de Pandora Primois

Eric Allodi

Ingénieur informatique de formation, Eric Allodi devient Directeur Management des risques chez Bouygues Telecom avant de créer l’entreprise Integral Vision. Après avoir observé et importé des technologies de l’intelligence collective en France, il découvre le Cradle to Cradle© et décide d’importer cette démarche de référencement en France, devenant ainsi directeur général et co-fondateur d’EPEA à Paris.

Contact : eallodi@epeaparis.fr – 06 66 48 15 15

 

Rebecca Couzens

Intégrant le bureau d’études Elan en tant qu’assistante à maîtrise d’ouvrage durant trois ans, elle participe à un groupe de travail pour une réflexion sur les métiers futurs.

« L’immobilier durable » sort grand vainqueur de cette réflexion. La machine est lancée et Rebecca sera responsable de la mise en place du Service de l’Immobilier durable pendant 13 années. En 2016, elle rejoint l’entreprise Deloitte où elle est en charge du conseil en immobilier de grands investisseurs. C’est durant cette période qu’a germé l’idée de Circolab dans l’esprit de Rebecca.

 

Ronan Trottier

Chef de projets dans la construction durable chez Elan durant 6 ans, Ronan intègre la société G-ON en 2017 en tant que Directeur de projets. G-ON est une société de conseil et d’ingénierie à destination des acteurs de l’immobilier ; elle accompagne les projets dans l’amélioration de leurs qualité environnementale et qualité d’usage, avec des applications innovantes autour de l’économie circulaire.

 

Cet article a été publié dans la revue L’Ingénieur-Constructeur n°545 (janvier-février 2018), sous le titre Quand la durabilité s’invite au cœur des chantiers. Regards croisés sur l’économie circulaire.

Sources

https://www.francetvinfo.fr/choix/ressources-naturelles-la-consommation-de-l-humanite-en-questions_2310965.html
https://www.youtube.com/watch?v=ht9e342K0Vg
https://www.livingcircular.veolia.com/fr/le-saviez-vous/leconomie-circulaire-expliquee-simplement
selon des chiffres mis en ligne par le Commissariat général au développement durable (CGDD).

Photo de une : un bâtiment hôtelier © Pixabay

 

 

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